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AFGHANISTAN
Les crimes passés hantent le progrès
Une analyse de Giuliano Battiston

KABOUL, 17 mars (IPS) - Comme l'Afghanistan se dirige vers les élections présidentielles le 5 avril, les gens se demandent si le nouveau gouvernement tirera encore une fois le rideau sur l'héritage massif des violations des droits humains dans le pays.

Des activistes de la société civile dans la ville de Bamiyan - capitale de la province centrale du même nom où les talibans ont détruit en 2001 deux anciennes statues de Bouddha - semblent être particulièrement intéressés par ce que les candidats à la présidentielle doivent dire à propos de la 'justice transitionnelle'.

Ce terme désigne l'ensemble des mesures judiciaires et non-judiciaires, y compris les poursuites pénales, les commissions de vérité et les réformes institutionnelles, qu’un pays met en œuvre pour corriger les violations passées des droits humains, selon le Centre international pour la justice transitionnelle.

"La justice est nécessaire pour parvenir à la paix", a déclaré à IPS à Kaboul, Ismail Zaki, coordonnateur régional du Réseau de la société civile pour les droits humains (CSHRN).

"Sans justice, la paix n'est pas une paix réelle, forte [et] stable. Je dirais que la justice - qui signifie également la responsabilité pour les crimes passés - est encore plus importante que la paix", a-t-il souligné.

Tout processus de paix, pour être efficace, doit permettre la reconnaissance des crimes passés, affirme Said Hussein Shah Hussainy, l’assistant de l’unité de suivi et d'investigation à la branche locale de la Commission indépendante des droits humains d’Afghanistan (AIHRC).

Zaki et Hussainy disent qu'il est important de revoir et de mettre en œuvre le Plan d'action 2005 du gouvernement pour la paix, la réconciliation et la justice qui vise à corriger les violations passées des droits humains en Afghanistan.

Adopté par le président Hamid Karzaï, et soutenu par la communauté internationale, ce Plan d'action a envisagé cinq activités, y compris les mesures recherche de vérité, réconciliation et de responsabilité.

Mais à ce jour, il n’a pas été largement mis en œuvre, indiquent les chercheurs Niamatullah Ibrahimi et Emily Winterbotham dans le document intitulé 'Pris entre le passé et le présent', une étude basée sur les interactions avec les victimes de trois massacres en Afghanistan.

"La stratégie privilégiée du gouvernement afghan et de la communauté internationale pour corriger les héritages des violations passées et présentes des droits humains et des crimes de guerre en Afghanistan a été de tirer le rideau sur eux", écrit Sari Kouvo, co-fondateur et co-directeur du Réseau des analystes d'Afghanistan basé à Kaboul, dans un article intitulé 'Un plan sans action', publié en juillet 2012.

L'ONG internationale 'Human Rights Watch' (HRW) avait envoyé un questionnaire sur les principaux défis des droits humains en Afghanistan à tous les 11 candidats à la présidentielle du 5 avril. Les quelques candidats qui ont répondu semblaient disposés à changer le cours de la justice transitionnelle - du moins sur papier. Leurs réponses ont été publiées le 9 février.

Abdullah Abdullah, l'un des principaux candidats et directeur de la Coalition nationale d'Afghanistan, a déclaré à HRW que "la justice transitionnelle est l’un des discours les plus importants dans notre société".

Mais il avait un mot de prudence aussi. Afin d'éviter "l’abus politique et le renforcement de l'esprit de vengeance", a-t-il souligné, "il est nécessaire de créer le contexte culturel, moral et juridique approprié à travers lequel le débat sur la justice transitionnelle peut être mené".

A part lui, seuls trois autres candidats - Qutbuddin Helal, Daoud Sultanzoy et Qayum Karzaï - ont choisi de répondre au questionnaire de HRW. Plus tard, cependant, Qayum Karzaï, frère aîné du président Hamid Karzaï, s’est retiré de la course à la présidentielle en faveur d'un autre candidat.

Même Helal, lié au parti radical islamiste Hezb-e- Islami, a déclaré à HRW que "la punition et la responsabilité pour les violations des droits humains sont importantes". Il a plaidé pour la poursuite "au cas où des preuves crédibles existent afin que cela serve de leçon pour d’autres".

Cependant, les activistes de la société civile craignent que les appels à la justice transitionnelle n’exacerbent le conflit si elle n'est pas correctement gérée.

"Avant de travailler sur la justice transitionnelle, il doit y avoir un gouvernement légitime et respecté ayant le contrôle total du pays", a expliqué à IPS, Ali Jan Fahim, un membre du CSHRN à Bamiyan, dans le centre de l’Afghanistan.

"Ce n'est que lorsque les seigneurs de la guerre ne seront plus au pouvoir qu'il sera possible de travailler là-dessus. Si nous devions le faire avant cela, ils nous tueraient, ou du moins ils créeraient plus d'instabilité", a-t-il souligné.

Amir Sharif, professeur de sociologie à l'Université de Bamiyan, a déclaré à IPS: "Aujourd'hui, les criminels et leurs partisans sont dans le gouvernement, ils ont le pouvoir. Nous devrions nous concentrer plus sur l'unité nationale".

"Nous serons en mesure de discuter d'un tribunal spécial - soit national ou international – seulement encore plus chemin faisant lorsqu’il y aura un gouvernement central fort, fonctionnel, acceptée par une grande partie de la population".

Zaki du CSHRN a déclaré: "Avant d'aborder la question de la justice transitionnelle, il faut du temps. Le moment n'est pas encore venu. Nous devons laisser l'idée prendre forme dans l'esprit des gens. Nous devons y travailler attentivement".

Citant les dynamiques de pouvoir internes, la culture de l'impunité et le manque de volonté de la communauté internationale, certains disent que la justice transitionnelle est impraticable.

"Je doute que cela se produise dans l'avenir. Les criminels sont plus puissants qu'avant, et ceux qui ont subi de mauvais traitements n'ont aucun moyen pour demander justice", a expliqué à IPS, Gholam Hussein, directeur de l'ONG Shuhada. (FIN/2014)

 

 

 

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