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DEVELOPPEMENT
Une autre ère de pénurie alimentaire évoque des civilisations effondrées
Analyse de Lester R. Brown

WASHINGTON, 15 fév (IPS) - Le monde est en train de passer d’une ère d'abondance alimentaire à celle de pénurie. Au cours de la dernière décennie, les réserves de céréales dans le monde ont diminué d'un tiers.

Les prix mondiaux des denrées ont plus que doublé, déclenchant une ruée vers les terres dans le monde et introduisant une nouvelle géopolitique de l’alimentation.

L’alimentation est le nouveau pétrole; la terre, le nouvel or.

Cette nouvelle ère est celle de la hausse des prix des denrées et de la propagation de la faim. Du côté de la demande de l’équation alimentaire, la croissance démographique, l’augmentation de la richesse, et la conversion des aliments en carburant pour les véhicules s’unissent pour accroître la consommation à des quantités record.

Du côté de l'offre, l'extrême érosion des sols, l’intensification des pénuries d'eau, et l’augmentation de la température de la terre font qu'il est plus difficile d'accroître la production. Tant que nous ne pouvons pas inverser ces tendances, les prix des denrées alimentaires continueront d'augmenter et la faim continuera de se répandre, faisant tomber en fin de compte notre système social.

Pouvons-nous inverser ces tendances à temps? Ou l’alimentation constitue-t-elle le maillon faible dans notre civilisation au début du 21ème siècle, comme elle l'était dans bon nombre des civilisations anciennes dont nous étudions les sites archéologiques aujourd’hui?

Cette baisse des fournitures de vivres dans le monde contraste fortement avec la dernière moitié du 20ème siècle, où les questions dominantes dans l'agriculture étaient la surproduction, d'énormes excédents de céréales, et l'accès aux marchés par les exportateurs de céréales.

Pendant ce temps, le monde avait en effet deux réserves: les grands stocks de céréales de report (la quantité dans le grenier lorsque la nouvelle récolte commence) et une grande zone de terres arables mises en jachère sous des programmes agricoles américains pour éviter la surproduction.

Lorsque la récolte mondiale était bonne, les Etats-Unis mettaient en jachère plus de terres. Lorsque la récolte était faible, ils retournaient les terres à la production. La capacité de production excédentaire était utilisée pour entretenir la stabilité sur les marchés de céréales dans le monde. Les stocks importants de céréales amortissaient les insuffisances de récoltes dans le monde.

Lorsque la mousson en Inde avait échoué en 1965, par exemple, les Etats-Unis avaient expédié un cinquième de leur récolte de blé vers l’Inde pour éviter une famine potentiellement massive. Et à cause de l’abondance des stocks, cela avait eu peu d'effet sur le prix mondial des céréales.

Lorsque cette période d'abondance alimentaire avait commencé, le monde comptait 2,5 milliards d'habitants. Aujourd'hui, il compte sept milliards.

De 1950 à 2000, il y a eu des flambées occasionnelles de prix des céréales en raison des évènements induits par les conditions météorologiques, tels qu’une grave sécheresse en Russie ou une vague de chaleur intense dans le Midwest aux Etats-Unis. Mais leurs effets sur les prix étaient de courte durée.

En un an ou presque, les choses étaient revenues à la normale. La combinaison de stocks abondants et de terres arables mises en jachère a fait de cette période l’une des plus sécurisées au plan alimentaire de l'histoire du monde.

Mais cette situation ne devait pas durer. En 1986, la demande mondiale en constante augmentation pour les céréales et des coûts budgétaires élevés de façon inadmissible ont entraîné une suppression progressive du programme américain des terres arables mises en jachère.

Aujourd'hui, les Etats-Unis ont des terres en jachère dans leur 'Conservation Reserve Program' (Programme de préservation des réserves), mais ils ciblent les terres qui sont très sensibles à l'érosion. L’époque des terres productives, prêtes à être rapidement exploitées pour la production en cas de besoin, est révolue.

Depuis que l'agriculture a commencé, les stocks de céréales de report ont été l'indicateur le plus essentiel de la sécurité alimentaire. L'objectif des agriculteurs partout dans le monde, c’est de produire assez de céréales non seulement pour atteindre la prochaine récolte, mais aussi pour le faire avec une marge confortable. A partir de 1986, lorsque nous avons perdu la protection des terres arables mises en jachère, jusqu'en 2001, les stocks de céréales de report annuels dans le monde atteignaient en moyenne 107 jours de consommation confortable.

Ce coussin de sécurité ne devait pas durer non plus. Après 2001, les stocks de céréales de report ont fortement chuté puisque la consommation mondiale a dépassé la production. De 2002 à 2011, ils ont atteint en moyenne seulement 74 jours de consommation, soit une baisse d'un tiers. Une période sans précédent de la sécurité alimentaire mondiale venait de prendre fin. En deux décennies, le monde avait perdu ses deux coussins de sécurité.

Ces dernières années, les stocks de céréales de report dans le monde ont été seulement légèrement au-dessus des 70 jours qui étaient considérés comme un minimum souhaitable durant la fin du 20ème siècle. Maintenant, les niveaux des stocks doivent tenir compte de l'effet des températures plus élevées, de la grande sécheresse, des vagues de chaleur plus intenses sur les récoltes.

Bien qu'il n'existe aucun moyen facile de quantifier avec précision les effets de l'une de ces menaces liées au climat sur les récoltes, il est clair que n'importe laquelle d’entre elles peut réduire les récoltes, créant potentiellement le chaos dans le marché mondial de céréales. Pour atténuer ce risque, une réserve de stock égale à 110 jours de consommation produirait un niveau beaucoup plus sûr de sécurité alimentaire.

Le monde vit aujourd'hui d'une année à l'autre, espérant toujours produire suffisamment pour couvrir la croissance de la demande. Les fermiers partout dans le monde font des efforts tous azimuts pour être au pas avec l'accélération de la croissance de la demande, mais ils ont des difficultés à le faire.

*Lester Brown est le président du 'Earth Policy Institute' (Institut des politiques sur la terre). Pour plus de lecture sur la situation alimentaire mondiale, consulter le livre intitulé 'Full Planet, Empty Plates: The New Geopolitics of Food Scarcity', écrit par Lester R. Brown (W.W. Norton: octobre 2012). (FIN/2013)

 

 

 

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